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juil 09

Du foot féminin comme on l’a jamais vu

Avant de revenir tout à fait et entièrement à la routine – même si on n'a pas fini de parler de soccer féminin sur ce site –, jetons un dernier coup d'oeil à la Coupe du monde féminine Canada 2015, qui nous aura permis de découvrir plein de belles choses.

Comme, par exemple, qu'il n'y a pas que des personnalités antipathiques au sein de la sélection américaine, qui est devenue la première équipe à décrocher le troisième titre de son histoire à la Coupe du monde féminine.

Et aussi, que le foot féminin était prêt à passer de 16 à 24 équipes en phase finale de la Coupe du monde, puisque ç'a donné lieu à davantage de belles surprises qu'à de matchs à sens unique. C'est sans doute en raison de cette expansion que la moyenne de buts marqués par match est passée à 2,81, comparé à 2,69 en 2011 lors du Mondial disputé en Allemagne, mais on ne s'en plaindra pas.

Pour nous dresser un dernier bilan de cette Coupe du monde qui passera à l'histoire du point de vue canadien puisqu'elle a eu lieu chez nous, nous avons sollicité les observations de deux personnes qui ont l'oeil bien plus exercé que nous : Sophie Drolet, joueuse et entraîneure de longue date, notamment dans la NCAA et à l'UQAM, et Jorge Sanchez, entraîneur d'équipes féminines depuis 25 ans, notamment à Lakeshore, au CNHP et aux Équipes du Québec, ainsi qu'à l'Université Concordia.

Nous leur avons posé une série de questions ayant pour but de faire ressortir les faits saillants du dernier Mondial féminin et d'alimenter la réflexion concernant le développement du foot féminin, et vous trouverez les réponses ci-dessous.

Mais avant, mentionnons seulement que cette Coupe du monde en sol canadien a attiré un nombre record de 1,35 million de spectateurs dans les différents stades, ce qui n'est pas étonnant puisqu'il y avait plus d'équipes que par le passé, donc plus de matchs (52 au total). Mais ça s'est traduit par une moyenne de 26 029 spectateurs par rencontre, soit la quatrième meilleure moyenne de l'histoire de la Coupe du monde féminine, après celles de 1999 aux États-Unis (37 319), de 2007 en Chine (36 155) et de 2011 en Allemagne (26 430).

La foule la plus imposante du tournoi a été celle de 54 027 en vue du match des quarts de finale entre le Canada et l'Angleterre. Il y a eu sept matchs de plus de 50 000 spectateurs en tout, dont celui de demi-finale à Montréal entre les États-Unis et l'Allemagne (51 176). On se souviendra aussi longtemps du match de groupe entre le Canada et les Pays-Bas au Stade olympique, disputé devant 45 420 personnes.

À la télé, une audience de 3,2 millions de Canadien(ne)s en moyenne a suivi les matchs du tournoi à CTV/TSN/RDS, nous apprend fifa.com.

L'Américaine Carli Lloyd a été proclamée Ballon d'or du tournoi, devant la Française Amandine Henry, Ballon d'argent, et la Japonaise Aya Miyama, Ballon de bronze. Le Soulier d'or est allé à l'Allemande Celia Sasic, qui a totalisé six buts et une aide. La meilleure gardienne de but a été l'Américaine Hope Solo, tandis que le Canadienne Kadeisha Buchanan a été sacré meilleure jeune joueuse du tournoi.

Et maitenant, l'avis de nos deux experts.

VOTRE TOP-3 DES MEILLEURES JOUEUSES

SOPHIE DROLET : Tout d'abord, Carli Lloyd. C'est assez évident que si les États-Unis ne l'avaient pas eue, l'équipe ne se serait pas rendue aussi loin. C'est elle qui a eu le plus d'impact sur son équipe. Deuxièmement, Karen Bardsley, la gardienne de l'Angleterre. L'Angleterre n'aurait pas gagné la médaille de bronze sans elle, parce que les Allemandes les ont dominées et elle a volé le match. Et elle a été constante tout au long du tournoi. Et aussi, (l'Américaine) Megan Rapinoe, même si elle a été un peu moins bonne en finale. Quand les États-Unis ont commencé le tournoi très lentement, elle a été celle qui leur a permis de faire un bout de chemin.

JORGE SANCHEZ : Carli Lloyd n'a pas été la meilleure joueuse, mais elle est celle qui a eu le plus grand impact, quand ça comptait. L'Allemande Celia Sasic aurait pu être nommée Ballon d'argent d'après moi. Je suis d'accord qu'Aya Miyama ait été proclamée Ballon de bronze.

LA JOUEUSE LA PLUS IMPRESSIONNANTE

SD : Ça demeure Carli Lloyd pour moi, parce qu'elle ne jouait pas à sa position habituelle. C'est une milieu de terrain d'habitude et quand on l'a mise en avant, certains avaient des interrogations. Mais elle a produit au-delà des attentes.

JS : J'ai beaucoup aimé Carli Lloyd. J'ai lu l'article d'un site américain qui affirmait qu'elle est une joueuse qui fait les choses tout croche, mais qui trouve le moyen de réussir. Je ne suis pas d'accord à 100 pour cent avec cette description, mais je trouve qu'elle a été vraiment la joueuse qui a eu impact, surtout dans les matchs les plus cruciaux. Plus le match était important, plus elle avait un impact. Et je trouve que Becky Sauerbrunn, défenseur central avec les États-Unis, a été aussi impressionnante même si elle n'a pas eu autant d'éloges. Et j'ai beaucoup aimé Celia Sasic, de l'Allemagne.

L'ÉQUIPE LA PLUS IMPRESSIONNANTE

SD : La France. J'étais très déçue de les voir du même côté du tableau que l'Allemagne et les États-Unis, parce que j'aurais aimé voir une finale entre les États-Unis et la France.

JS : Je trouve qu'en terme de soccer bien joué, les Japonaises ont bien joué, sauf en finale, et j'aime bien la façon dont les Allemandes ont joué. Le jeu américain est axé sur la puissance, le jeu physique, mais je trouve que l'Allemagne, le Japon, les Pays-Bas jouent du foot plus technique et tactique. Elles n'essaient pas de s'imposer par leur gabarit; pour les puristes, c'est vraiment la meilleure qualité de soccer. Pour moi, le match Japon-Hollande (en huitième de finale), en terme de qualité de soccer, de qualité technique, ç'a été le meilleur match du tournoi.

VOTRE DÉCOUVERTE DU TOURNOI – JOUEUSE

SD : Je vais aller du côté du Canada, parce que je les connais mieux. Ashley Lawrence et Kadeisha Buchanan m'ont impressionnée, je ne m'attendais pas à autant de leur part. C'est impressionnant de voir l'impact qu'elles ont eu. Je ne m'attendais pas à ce qu'elles fassent une transition aussi rapide du niveau U-20 au niveau senior.

JS : J'ai beaucoup aimé Ramona Bachmann (une attaquante de 24 ans) de la Suisse. On ne réalise pas à quel point il y a un bon niveau de joueuses qui évoluent en Europe et qu'on ne voit jamais. Mais grâce au fait qu'il y a eu plus d'équipes en Coupe du monde cette année (24 au lieu de 16), on a pu découvrir plusieurs de ces joueuses-là.

VOTRE DÉCOUVERTE DU TOURNOI – ÉQUIPE

SD : L'Angleterre. Je ne m'attendais pas à ce qu'elles soient aussi fortes que ça. Surtout qu'elles ne m'avaient pas impressionnée dans le match préparatoire qu'elles ont perdu contre le Canada. Mais c'est une équipe que j'ai trouvé intéressante, l'Australie aussi.

JS : J'ai été impressionné par la Colombie, la façon dont elles se sont battues contre la France. Ça, c'était un match vraiment intéressant. Et la Colombie, c'est une équipe qui s'est classée en Coupe du monde en raison du fait qu'on est passé de 16 à 24 équipes, donc comme première expérience, c'était très bien.

LA DÉCEPTION DU TOURNOI (JOUEUSE & ÉQUIPE)

SD : Je ne veux pas tout lui mettre sur le dos, mais j'ai trouvé que Christine Sinclair a eu un tournoi très ordinaire. Je pense qu'elle avait beaucoup de pression du fait que le tournoi avait lieu au Canada. Elle n'avait pas une grande équipe autour d'elle, et c'est sûr que toute la pression de marquer des buts tombait sur elle et personne d'autre… Avec le résultat – que je considère faussé – obtenu aux Jeux olympiques (le bronze en 2012), elle n'avait pas le choix de sortir une grande performance; n'importe quoi en bas de ça était insuffisant. C'est sûr que la pression sur elle était énorme, mais elle m'a déçue malgré tout.

Et je m'attendais à plus de l'Allemagne, je pensais qu'elles seraient plus fortes que ça. J'aime beaucoup comment la France a joué, mais je ne pensais pas que le match serait aussi serré entre la France et l'Allemagne. Je pensais que l'Allemagne gagnerait en temps réglementaire, parce que je pensais que les Allemandes avaient une meilleure force de frappe qu'elles ne l'ont montré.

SJ : Le Brésil et Marta. Je sais que Marta a dépassé la trentaine et que le Brésil est là depuis longtemps, mais je m'attendais à plus. Je les ai vu jouer deux fois au Stade olympique et l'équipe n'a pas fait grand-chose, ni Marta. Elles ont eu l'air d'une équipe qui pense qu'elle va gagner juste en raison du fait qu'elle a du talent. Je ne dirais pas que les Brésiliennes ont régressé; c'est comme pour le Canada, ça devient difficile de tout gagner quand tes meilleures joueuses sont dans la trentaine. Les Américaines, aussitôt qu'Abby Wambach ne faisait plus l'affaire, elle est devenue substitut, et par la suite l'équipe a mieux fait.

LES MOMENTS LES PLUS MARQUANTS

SD : C'est sûr que le match Allemagne-France (en quarts de finale à Montréal), pour moi, ç'a été le meilleur match du tournoi. J'étais au stade et je ne me rappelle pas d'avoir vu un match de soccer féminin aussi bien joué que ça, depuis un très long bout de temps. Les trois buts en 10 minutes des États-Unis en finale, c'est quelque chose que tu ne peux pas oublier non plus. Et je pense que la domination de l'Allemagne contre l'Angleterre, même si elles n'ont pas réussi à marquer, c'était quelque chose à voir aussi.

JS : Le match France-Allemagne, que j'ai vu à la télé. J'ai vécu les deux côtés comme coach, gagner aux pénos et perdre aux pénos, spécialement quand c'est la cinquième joueuse qui manque… Il y a aussi le match Canada-Hollande. Juste de pouvoir dire qu'on a vu le Canada jouer devant 45 000 personnes… Je me rappelle qu'en 1994 ou 1995, avant la première Coupe du monde auquelle le Canada avait participé en se qualifiant, j'étais allé voir le Canada contre la Chine à Ottawa. Il y avait peut-être 300 personnes dans les gradins, l'admission était gratuite… Et 20 ans plus tard, on se retrouve avec un match de Coupe du monde, où il y a 45 000 personnes pour voir le Canada jouer!.

Il y a aussi la demi-finale entre l'Allemagne et les États-Unis, en raison du fait qu'il y avait tellement d'Américains dans les gradins. Ça prouve à quel point c'est un sport international : on était au Canada et si on fermait les yeux, on se serait cru aux États-Unis! Quand l'Allemagne a manqué son péno, l'intensité des émotions qu'on pouvait ressentir dans les gradins, c'était incroyable. Mais c'était un patriotisme qui était bien à voir. Quand tu es le meilleur, tu as le droit d'être fier!

BILAN GÉNÉRAL DE CETTE COUPE DU MONDE FÉMININE

SD : Ce que j'en retiens, c'est qu'on est passé de 16 à 24 équipes et le spectacle n'en a pas souffert. Même s'il y avait des équipes qui n'auraient jamais été là si on avait joué à 16, elles ont tiré de bons matchs; personne ne s'est fait déclasser, à part quelques matchs qui ont faussé les données. C'est le fun de voir ça, parce que ça dit que des petits pays et des pays qui n'avaient pas eu beaucoup de soccer féminin jusqu'à récemment ont énormément progressé, assez pour qu'on soit à 24.

JS : Au début de la Coupe du monde, quand il y a eu les deux matchs à gros pointage, des gens chialaient qu'on n'aurait pas dû aller à 24 équipes, qu'il n'y avait pas assez de profondeur dans les équipes… C'est drôle parce qu'au hockey féminin, ça fait des années qu'on est content d'être championnes du monde et championnes olympiques ici au Canada, mais il y a seulement deux équipes qui peuvent gagner. Au football féminin, on est rendu à 24 équipes dans une Coupe du monde, et il y en a une douzaine qui peuvent gagner; et sur 24 équipes, il y avait 20, 21 équipes de qualité. C'est ça qui est le fun à voir. Je suis sûr que si la prochaine Coupe du monde se joue encore à 24 équipes, la qualité va être meilleure encore, simplement à cause du fait que plusieurs équipes ont vécu une première Coupe du monde, et vont être meilleures la prochaine fois.

BILAN DES RÉSULTATS DU CANADA

SD : Elles se sont rendues exactement là où je les avais mises (en quarts de finale). Je le savais qu'elles étaient dans un côté de tableau facile, ça les a aidées à passer, si le tableau avait été un peu plus difficile, elles n'auraient probablement pas passé. Elles se sont rendues où elles devaient se rendre par rapport à ce qu'il y avait comme talent dans cette équipe-là.

JS : C'est de valeur qu'on ne soit pas allé plus loin pour mieux vendre le soccer ici, localement… Elles ont joué selon leur classement. Elles étaient classées au 8e rang mondial et elles ont terminé parmi les huit meilleures équipes du tournoi. Le Canada a bien fait, mais je crains ce qui va arriver quand les joueuses dans la trentaine – Christine Sinclair, Rhian Wilkinson, etc. –, quand elles vont quitter, d'où va venir la relève. Parce qu'en raison de la présence de ces vétérans-là dans l'effectif, il y a eu des joueuses qui ont été écartées du programme parce qu'il n'y avait pas la place pour elles. Elles n'ont pas pu jouer (et gagner de l'expérience).

Par contre, de voir Ashley Lawrence, de voir Kadeisha Buchanan, de voir Adriana Leon, on voit qu'il y des jeunes qui poussent. Est-ce que c'est assez? Je ne sais pas. Mais au moins, il y a eu des jeunes qui ont eu un impact. J'ai hâte de voir si les vétérans vont être encore là aux Jeux olympiques (de 2016). Le moment serait peut-être bien choisi pour écarter certains vétérans qui ont été sur le banc durant tout le tournoi, et donner la chance à des jeunes de vivre l'expérience (des JO) pour qu'elles soient prêtes dans quatre ans en vue de la prochaine Coupe du monde.

BILAN DE L'ORGANISATION PAR LE CANADA / MONTRÉAL

SD : C'était bien fait et je pense que le public a bien répondu aussi. Montréal, c'est toujours un peu plus difficile, mais j'ai trouvé que les foules étaient bonnes, même quand ce n'était pas le Canada qui jouait.

JS : Moi, je le mesure un peu comme lorsque les Canadiennes ont gagné le bronze aux Jeux olympiques. Quand les gens qui ne connaissent pas beaucoup le soccer, encore moins le soccer féminin, m'en parlent parce qu'ils savent que je suis impliqué dans le soccer féminin, ça montre à quel point ç'a eu beaucoup de visibilité, et je trouve que c'est formidable. De voir toutes sortes de publicités à la télévision, de voir des affiches un peu partout… Au début, je m'inquiétais des foules plus petites qu'il y avait au Stade olympique, mais quand j'ai vu que c'était un peu pareil partout – c'était plein à Edmonton pour Canada-Chine, mais les gradins étaient plus dégarnis pour les matchs impliquant d'autres pays –, je me suis dit que c'était ça, la réalité de la Coupe du monde féminine. Quand il y a deux équipes intéressantes, c'est plein. Quand il y a deux équipes moins intéressantes, ce sont juste les fanatiques qui vont être là.

ET QUOI MAINTENANT?

SD : C'est la Coupe du monde la plus publicisée jusqu'ici, alors j'espère que ce sera un tremplin pour autre chose. Mais là, la prochaine étape, ce serait d'avoir des ligues pros (dans plus de pays), surtout ici au Canada. Il faut aussi qu'une ligue comme la NWSL (aux États-Unis) reçoive de l'aide financière, sinon ça ne durera pas longtemps, comme la WPS avant elle n'avait pas duré longtemps.

C'est toujours comme ça au soccer féminin. C'est quand les pays n'ont plus le choix et sont obligés de le faire (mettre de l'argent dans le programme féminin) que ça progresse. En Europe, il a commencé à y avoir des ligues pros féminines quand l'UEFA a forcé les clubs masculins à avoir des équivalents féminins. En Amérique du Nord, il va falloir que ça passe par la même chose. Ça va fonctionner la journée où il y a en qui vont assumer un leadership au niveau de la CONCACAF et vont forcer les clubs professionnels à avoir des équivalents féminins.

JS : Ma crainte, c'est que la Coupe du monde soit le sommet de la montagne, et qu'on se remette à tomber une fois sur l'autre versant. La prochaine étape, pour moi, c'est de continuer à assurer une bonne visibilité; il ne faut pas arrêter de parler des joueuses, même si la Coupe du monde est finie. Dans 12 mois, on a les Jeux olympiques. Si les filles (canadiennes) peuvent aller là et bien faire, ça va beaucoup aider.

Le problème, ce n'est pas d'ici les Jeux olympiques, ça va être entre les JO et la prochaine Coupe du monde, les trois années entre les deux événements. C'est sûr que le niveau d'attention va baisser. C'est la réalité. Beaucoup de sports sont très populaires aux JO, mais entre les JO, on ne sait même pas que ces athlètes-là existent. Je pense que si nos gars faisaient mieux, ça aiderait. Ça mettrait le sport du soccer au complet sur la carte.

Il faut qu'on investisse, qu'on fasse du soccer à temps plein pour les femmes, comme les Américaines, comme les Françaises le font. Les Françaises, selon moi, ont le meilleur réseau compétitif en Europe. Et en Angleterre, les meilleures joueuses jouent à l'année longue maintenant; et on l'a vu, c'est une équipe qui a beaucoup progressé.