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juil 02

Le vrai bilan du Mondial féminin

Le match de demi-finale entre les États-Unis et l'Allemagne, mardi soir, a mis fin au volet montréalais de la Coupe du monde féminine. Le temps est donc venu de dresser un premier bilan, du moins d'un angle québécois.

Bien des gens feront un bilan selon l'angle des assistances au Stade olympique. D'ailleurs, certains médias en ont fait un fixation bipolaire, ces trois dernières semaines. Mais moi, ce n'est pas combien de monde il y avait au grand bol qui m'intéresse, d'autant plus qu'on serait mal venu de s'en gargariser puisque sur les 52 000 spectateurs qu'il y avait mardi, il y avait quoi… 45 000 Américains? 50 000 même?

Pas de quoi se vanter, c'est pas avec ça qu'on va faire des enfants forts.

Et nos enfants, justement, c'est ça qui m'importe le plus. Le bilan qui m'intéresse, moi, c'est dans 10, 15, 20 ans qu'il se fera. C'est à ce moment-là qu'on saura combien de jeunes femmes auront alors gradué avec l'équipe nationale canadienne, combien joueront alors en Europe, ou combien s'aligneront alors avec une éventuelle équipe pro féminine à Montréal parce qu'elles auront été inspirées à pousser leur développement au maximum par la tenue de la Coupe du monde féminine 2015 en sol canadien.

Combien seront devenues entraîneures de haut niveau pour les mêmes raisons? Combien seront devenues arbitres, dirigeantes?

La Fédération de soccer du Québec aura-t-elle une femme comme présidente, un jour, parce que la Coupe du monde féminine 2015 aura convaincu une jeune femme de 11, 12 ou 13 ans, cette année, que le soccer peut être un domaine merveilleux auquel se consacrer?

L'Impact de Montréal ira-t-il jusqu'à embaucher une femme comme entraîneur adjoint, un de ces jours, parce que la Coupe du monde féminine 2015 aura donné un telle impulsion à la formation de coachs féminins de qualité qu'une d'entre elles sera devenue si compétente que Joey Saputo ne pourra pas l'ignorer?

Oui, on rêve, là.

Mais reste que c'est le genre de retombées qu'une Coupe du monde chez soi peut avoir.

La tenue du Mondial féminin au Canada a fait en sorte que des milliers de Canadiens et Canadiennes, et donc on l'espère des Québécois et des Québécoises aussi, ont fini par porter leur attention vers le foot féminin, et ont sans doute été amenés à découvrir ses immenses qualités, jusque-là insoupçonnées.

Certes, les Coupes du monde précédentes étaient à la télé, elles étaient accessibles à quiconque voulaient s'y intéresser, mais elles n'étaient pas incontournables. C'était facile de manquer le bateau, même pour ceux et celles qui n'avaient pas de préjugé particulier contre le foot féminin.

Mais là, cette année, s'il y a des Canadiens ou des Canadiennes qui ne savent toujours pas qu'une Coupe du monde féminine s'est déroulée dans leur pays, c'est qu'ils sont vraiment allés se cacher dans le fond d'un bois quelque part, au sens propre ou figuré.

Oui, il y a plein de gens qui ont su que la Coupe du monde avait lieu ici et qui étaient quand même très mal informés – «C'est dommage que le Canada ne se soit pas qualifié», s'est fait dire un confrère français qui a réalisé un vox pop local –, mais la tenue du Mondial a quand même eu son effet. Un vaste effet de marketing à divers degrés.

Et on aurait eu beau tenir des dizaines et des dizaines de Coupes du monde féminines à travers le monde, ça n'aurait jamais eu un effet publicitaire aussi prononcé, même en l'espace de 100 ans, que l'a eu cette Coupe du monde omniprésente – notre première en chair et en os, notre première qui soit vraiment palpable, en quelque sorte.

Donc, la Coupe du monde féminine, ç'a été un bel événement d'un mois, mais ce sera aussi sans aucun doute le déclic de quelque chose qui se fera sentir lors des décennies à venir. Et c'est dans cela que réside toute la valeur d'avoir tenu cet événement ici.

COMME EN 1982?

Et si vous voulez des preuves, je vous soumets ceci : c'est en 1982 qu'a eu lieu la première télédiffusion d'à peu près tous les matchs de la Coupe du monde (masculine) à la télé conventionnelle au Canada. C'était sur les ondes de la Société Radio-Canada.

Avant ça, les matchs était diffusés en circuit fermé, genre à des endroits comme l'aréna Maurice-Richard. Autant dire que c'étaient là des affaires plutôt confidentielles, voire underground.

C'est donc en 1982 que le Québec (du moins le Québec 'pure laine') a découvert le soccer international, un an après avoir vu la Ligue nord-américaine de soccer s'installer au Stade olympique à Montréal via le Manic. C'est à ce moment-là que le Québec a découvert un sport qui était tout nouveau pour la plupart des gens. C'est même à ce moment là que le Québec a (re)découvert qu'il était multiculturel et que c'était là même une belle et grande chose, puisque les succès de l'Italie à ce Mundial disputé en Espagne ont incité la communauté italo-montréalaise à manifester sa joie dans les rues après les matchs.

Tout cela pour dire que, coïncidence ou pas – moi je dis que ça ne l'est pas, et bien des apôtres du soccer sont du même avis –, c'est à moment que le boom au niveau du membership à la FSQ et à l'Association canadienne de soccer a commencé. Et c'est ainsi qu'un petit sport ethnique, à la traîne derrière le hockey et le baseball, est devenu un géant au niveau de la participation et un phénomène de société à la grandeur de la province.

Parce que les jeunes d'ici ont découvert le soccer, le beau soccer, à la télé et découvert que ça leur tentait d'y jouer eux aussi. Et surtout, qu'ils n'étaient pas tout seuls à vouloir y jouer.

Ensuite, le boom s'est poursuivi pour toutes sortes d'autres raisons, dont l'arrivée d'une équipe professionnelle masculine composée de joueurs locaux – le Supra en 1988 puis l'Impact en 1993 –, et aussi la mise sur pied du micro-soccer et d'une approche plus ludique du soccer pour les petits, etc. Mais à la base, parmi les facteurs à l'avant-plan de ce boom, il y avait la télédiffusion 'at large' de la Coupe du monde masculine à tous les quatre ans. Ce qui a éventuellement mené à la diffusion de l'Euro de ce côté-ci de l'Atlantique, puis des matchs de la Ligue des champions.

La présentation répandue de ces matchs de haut niveau en fin de 20e siècle a fait du soccer un sport et un mouvement social qu'il est devenu quasi impossible d'ignorer. Tout comme la tenue de la Coupe du monde féminine au Canada, cette année, a désormais rendu le foot féminin impossible à ignorer lui aussi.

Maintenant, voyons voir ce que ça donnera ces prochaines années.

MÉCHANT CONTRASTE

Ceux et celles qui trouvaient notre sélection canadienne féminine est pas pire pantoute auront constaté, en assistant aux matchs de l'Allemagne contre la France puis de l'Allemagne contre les États-Unis au Stade olympique, ces derniers jours, que les joueuses de John Herdman se trouvent une coche en-dessous.

Mardi soir, même si les Américaines ont été beaucoup plus incisives que les Allemandes dans le tiers offensif, le match a montré qu'il est possible d'avoir deux équipes féminines sur un même terrain qui rivalisent d'habileté, de fluidité et de vivacité au chapitre de la circulation du ballon. Et aussi, qui ont plusieurs joueuses capables d'y aller d'efforts individuels, ou encore en combinaison avec une ou deux coéquipières, pour parvenir à mettre la ligne défensive adverse en déséquilibre.

Et tout cela de façon volontaire et experte. Alors qu'avec le Canada, on a souvent l'impression que les flashes de créativité sont l'effet du hasard. Quand une joueuse canadienne a un beau flash ou y va d'un effort prometteur, les autres ne sont que rarement au même diapason. Quand un beau jeu collectif jaillit, on a quasiment toujours l'impression que c'est par la peau des fesses qu'on l'a réussi – et ne leur demandez pas de le répéter une deuxième fois!

On exagère, mais c'est le feeling qu'on avait en regardant les matchs du Canada à cette Coupe du monde.

Alors qu'avec des équipes comme les États-Unis, l'Allemagne et la France, les beaux flashes jaillissent plusieurs fois par match. Et on sent que c'est pensé, songé, travaillé, maîtrisé.

Donc, si vous avez décroché depuis la défaite du Canada face à l'Angleterre, on vous invite à suivre les deux finales du week-end, celle pour la troisième place ce samedi, et celle pour le titre dimanche.

Question de voir c'est quoi du vrai beau ballon. Question de constater, aussi, que Herdman a encore pas mal de pain sur la planche.