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mar 02

Patrick Esparbès, de Judoman à Soccerman

Directeur général de Judo Québec pendant 12 ans, Patrick Esparbès dirige maintenant l'énorme navire qu'est la Fédération de soccer du Québec. Le nouveau d.g. nous parle de son adaptation et de la façon dont il entend mener ses principaux dossiers.

Même si Brigitte Frot, qui dirigeait la FSQ depuis 1999, disait avoir eu un coup de foudre professionnel pour Esparbès, qu'elle voyait agir au judo dans les réunions de Sports Québec, et même si elle a décidé d'en faire son dauphin en faisant en sorte pour qu'il soit embauché comme d.g. adjoint de Soccer Québec en octobre 2012, elle lui a toujours clairement indiqué qui était la véritable personne en charge.

«Elle m'appelait son 'judoman', raconte Esparbès. Après un certain temps, je lui ai demandé, 'Ça fait un moment que je suis ici, tu ne peux pas commencer à m'appeler 'Soccerman'? Elle m'a répondu : 'Non, toi, tu es Judoman'.»

Reste qu'aux yeux de Frot, il était clair qu'Esparbès prendrait sa place un jour. Le jour de sa retraite. La maladie a toutefois précipité les plans. Lorsque la directrice générale a dû prendre un congé prolongé pour lutter contre le cancer, «Judoman» s'est retrouvé avec le titre de d.g. par intérim. Brigitte Frot est momentanément revenue à la barre de la FSQ, mais la maladie est revenue en force et la grande dame du soccer québécois est décédée en juin dernier.

Il n'était donc plus qu'une question de temps avant qu'Esparbès soit confirmé dans les fonctions de d.g. aux pleins pouvoirs. C'est devenu chose faite à l'automne.

La 90e minute s'est longuement entretenu avec Patrick Esparbès à l'approche de la saison 2015. Vous avez déjà vu ses propos sur quelques dossiers chauds, dont nous avons fait état la semaine dernière. Dans le texte d'aujourd'hui, la première partie d'une série de trois articles résumant l'entrevue qu'il nous a accordé, il nous parle de son adaptation à la barre d'un nouveau sport et les changements qu'il a déjà commencé à apporter à la façon de travailler au sein de la FSQ.

TRANSITION EN ACCÉLÉRÉ

La 90e MINUTE : Le plan établi, c'était que tu sois le dauphin de Brigitte Frot, et que la transition se fasse progressivement. En raison du décès de Brigitte, la passation des pouvoirs, sur le plan humain, s'est évidemment faite plus vite qu'on l'aurait souhaité. Sur le plan professionnel, à quels égards étais-tu prêt à prendre la relève, et à quels égards il a fallu accélérer le processus parce que tu te retrouves maintenant à la barre?

PATRICK ESPARBÈS : Oui, j'aurais aimé que ce soit plus long (comme transition). À l'interne, j'avais commencé à connaître les gens avec qui je travaille. Mais à l'externe, non seulement je ne connaissais pas beaucoup de monde (dans les clubs et les associations régionales) mais eux, ils ne me connaissaient pas beaucoup non plus, même si Brigitte me présentait et me 'vendait'. Mais on avait commencé quand même à faire la tournée des régions, et ça se poursuit présentement. J'ai commencé à apprendre à connaître les gens, à voir les particularités de certaines régions, de tels dossiers. Mais il a fallu y aller en accéléré.

90eM : Entre être l'adjoint de la personne en charge et devenir la personne en charge, entre diriger et regarder quelqu'un diriger, il y a souvent une marge. Il y a eu un apprentissage à faire à ce niveau?

PE : Oui et non. C'est plus gros que je pensais, parce que les choses arrivent plus vite par rapport à ce que j'ai vécu auparavant (au judo). Il y a beaucoup plus de comités, beaucoup plus de réunions et plus rencontres, et plus de suivi à faire. Donc, ça va plus vite. Tu as moins le temps de décanter l'information, tu dois l'assimiler plus vite. Donc, ça m'a forcé à déléguer plus. Dans mon autre milieu, j'en faisais plus et j'étais responsable de plein de choses. Ici, il a fallu que j'apprenne à déléguer et à faire confiance. C'est un apprentissage. Qui est facile et, en même temps, pas facile.

90eM : La FSQ a longtemps été l'affaire de Dino Madonis comme président, avec Brigitte Frot comme d.g., du moins c'était la perception. Maintenant, la Fédé a changé de président avec Martial Prud'homme, et toi qui arrive comme d.g., tous deux avec des bagages différents de vos prédécesseurs. On parle souvent de changement dans la continuité, mais quelle part sera changement et quelle part sera continuité?

PE : La continuité, c'est de faire évoluer le soccer tant sur le plan terrain et technique que sur le plan modèle administratif, opérationnel. La continuité, c'est de démontrer qu'on veut prendre et garder notre place de leader. On est no 1 au classement de l'excellence, mais au niveau opérationnel et administratif, le hockey a repris sa première position dernièrement.

90eM : Dans quel sens?

PE : Au classement général des sports à travers le Québec, qui se fait à l'aide de plusieurs paramètres (établis par Sport Québec); les stages, présence en région, le nombre de membres… c'est une grande formule mathématique très compliquée, mais le fait demeure que le soccer est passé deuxième derrière le hockey. Le soccer était resté premier pendant les trois ou quatre dernières analyses, au cours des 10 à 15 dernières années.

90eM : Qu'est-ce qu'il faut faire de mieux, donc?

PE : Tout. Tu ne peux pas faire juste bien dans un ou deux domaines.

90eM : Donne quelques exemples.

PE : Tu dois être proactif au niveau des communications, être à jour. Nous, on a décidé d'avoir des comptes Facebook et Twitter, d'avoir un site web accessible à tous avec toute l'information, de lancer un webzine, des blogues. Aussi, c'est d'être proactif sur le terrain, et on a décidé de faire des tournées régionales, de s'impliquer sur le terrain et d'offrir des services, sans attendre qu'on nous appelle.

AMÉLIORER LE TAUX DE RÉTENTION

90eM : Étant donné que le soccer reste premier au chapitre du nombre de membres, avez-vous arrêté d'essayer de recruter parce qu'on en a trop par rapport au nombre de terrains disponibles?

PE : On n'en a jamais trop. Officiellement, il y a près de 187 000 membres. L'objectif premier n'est pas nécessairement de recruter, mais d'augmenter le taux de rétention. Parce qu'il y a beaucoup de roulement. Je ne suis pas un scientifique, je n'ai pas de preuves à l'appui, mais généralement quand tu donnes de la qualité, les gens vont rester.

90eM : L'idée, c'est d'empêcher qu'ils s'arrêtent à l'adolescence, et continuent de jouer à l'âge adulte…

PE : Exact. Faire en sorte qu'ils aiment ça et qu'ils continuent. Donc c'est à nous de donner les bons outils, de bonnes pédagogies d'enseignement à nos entraîneurs, s'assurer qu'ils font ça comme il faut, de bien les superviser, et on va se donner une chance de les garder, eux et leurs joueurs.

Comme disait quelqu'un que je connais bien, si ton arbre a besoin d'un tuteur pour pousser, il va en avoir besoin toute sa vie. Mais si on arrive à le planter comme il faut au départ… L'idée, c'est qu'au bout de la chaîne, si le joueur souhaite continuer jouer pour quelqu'un, il faut s'assurer qu'il ait tous les outils et le bagage d'expérience approprié déjà en mains.

Même chose aussi pour les parents. Les parents, souvent, on les attrape au bord d'un terrain. Mais si, après, tu ne lui donnes pas d'outils, si tu ne lui donnes rien, il n'aura pas de plaisir. Mais s'il a du plaisir… c'est une roue qui tourne.

Donc, on travaille là-dessus.

On veut aussi changer la perception qu'ont les gens de la FSQ. Souvent, on constate que s'il y a des manques, des frustrations, c'est parce que des informations ne se sont pas rendues (jusqu'à la base). Les gens ont l'impression que c'est LA Fédé, pas leur fédé. Ils ont l'impression qu'appeler à la Fédé, c'est comme si tu appelais au Vatican ou à la FIFA. Mais on travaille pour les clubs, on travaille pour les ARS. On est là pour eux, pour les jeunes, pour les parents, pour les entraîneurs.

Je tiens à ce qu'on fasse du mieux qu'on peut, en essayant d'être un peu avant-gardiste. Faire les choses, oui… Mais est-ce qu'on doit les faire comme on les a toujours faites? Ça, c'est la première question à poser. La deuxième question, c'est : s'il ne faut pas les faire de la même manière, on les fait comment? Et quel outil on peut utiliser aujourd'hui, en 2015 pour y arriver? On envoie des navettes autour de la terre et on en prévoit une pour aller sur Mars, alors on ne fera pas croire qu'on n'est pas capable de donner des outils à des gens à Sept-Iles.

Faire des choses, c'est de l'ouvrage. Mais ça, ça ne me dérange pas. J'aime arriver au travail et construire. Et j'aimerais arriver un jour et dire, la ligue semi-pro, on avait un rêve et on l'a réalisé, on a  maintenant 12 équipes. Là, on a le Fury (en PLSQ), alors il faut essayer de convaincre l'académie de l'Impact de jouer en PLSQ aussi. Je comprends leur réalité à l'Impact, je l'entends. Mais je ne dois pas m'arrêter au fait qu'ils me disent non. Un 'non', ça ne veut pas dire je t'aime pas. Ça veut dire, peut-être pas là, mais peut-être dans quatre ans, ça va être oui… Il y a des solutions à tout.

LE FURY EN PLSQ

90eM : Justement, l'arrivée de l'équipe de l'académie du Fury en PLSQ, c'est arrivé comment?

PE : De façon naturelle, pour eux, Ottawa, c'est à côté du Québec. Se retrouver dans la ligue semi-professionnelle en Ontario, où les équipes plus proches sont à Toronto, financièrement, ça faisait du sens (de se joindre à la PLSQ). Les frères Dos Santos sont issus du système québécois, donc il y avait un rapprochement qui se faisait tout naturellement.

Maintenant, il fallait s'assurer que l'OSA et l'ACS comprennent et acceptent ça, reconnaissent eux aussi que c'était une question de gros bon sens. Si, le but, c'est de travailler pour le bien du soccer dans son ensemble, force est d'admettre que là, actuellement, en ce moment, jouer en semi-pro en Ontario pour eux, c'était un peu compliqué. Le président de l'OSA et l'ACS on dit, 'vous avez bien raison'. Et ils ont accepté. Ç'a été aussi simple que ça.

J'entendais les soi-disant histoires (avec l'ACS)… mais souvent, quand tu dis les vraies affaires, c'est rare que… C'est vrai que le gros bon sens, c'est pas toujours ce qui arrive, mais là, je peux juste dire que c'est ça.

NDLR : La suite de l'entretien sera publiée plus tard cette semaine.